Genre Le 10 mars 2019

« Le rap est à la société ce que le gonzo est au porno »

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« Le rap est à la société ce que le gonzo est au porno »

Kay Rubenz, Le Passant et Geos présentent le podcast MASC’OFF sur les questions de genre et masculinité dans le rap.

Podcast réalisé avec Wetu « Le Passant » Badibanga (artiste de spoken word), Kayitana « Kay Rubenz » Kagame (Dj, chroniqueur rap) et José « Geos » Tippenhauer (animateur radio, rappeur1), MASC’OFF est une discussion autour de la masculinité dans le monde du rap. Les protagonistes connaissent parfaitement ce milieu. Dans cet épisode pilote, ils partagent leurs expériences et posent les bases de l’échange, en rappelant qu’ils ne sont pas des donneurs de leçon et qu’ils veulent éviter toute stigmatisation ou récupération. La thématique ne pouvant être résumée en 45 minutes, ils proposent ici une série de questionnements plutôt que de réponses.
[L’article introduit le podcast, disponible en audio et vidéo en bas de page]


 

Genre et arts, masculinité et rap

La question du genre implique inévitablement celle de la masculinité. Les personnes qui subissent des discriminations genrées sont celles qui ne correspondent pas à la figure dominante du patriarcat: l’homme blanc cisgenre hétérosexuel.

En outre, au sein de chaque matrice de domination («race», classe socio-économique, orientation sexuelle, etc.), la figure de l’homme fort fait la loi.

Telle oppression se retrouve dans le monde du rap, un des milieux artistiques grand public de l’époque actuelle qui valident le plus cette masculinité supposément infaillible. Ses protagonistes sont en majorité des hommes, qui – comme dans le vestiaire d’une équipe masculine de foot – se persuadent mutuellement et en continu que le mâle alpha est l’unique identité acceptable.

Dès lors, le genre étant performatif (on prononce des principes à répétition pour qu’ils deviennent des normes allant de soi), et la masculinité étant vue comme négation de ce qui est considéré « féminin »2, les textes et clips de rap font souvent la promotion d’une virilité exacerbée: ultra-confiance en soi (au moins dans le discours), hétéro-sexualité hyperactive et performante, négation de toute forme de fragilité et/ou faiblesse3, compétitivité extrême envers les autres, etc. Sans oublier malheureusement les nombreuses punchlines qui tombent dans la misogynie, l’homophobie, la transphobie.

Kay Rubenz et Le Passant dans le podcast MASC’OFF

 

« Vrais hommes » reconnaissent « vrais hommes »

On pourrait voir tout cela comme de l’art uniquement. Le rap est une création artistique, sans aucun doute. Cependant, nombre de ses caractéristiques spécifiques tendent à le rapprocher du réel.

Déjà, les textes de rap comportent en général beaucoup plus de mots que dans les autres musiques. Les artistes rap disent plus. Une option alors est de combler, par du récit personnel et/ou des punchlines. Celles-ci sont les aphorismes du rap – on cherche le bon mot, au bon moment. Le rap ayant la culture de la confrontation dans son ADN (on pense aux battles de MCs et autres clashes), ces mêmes punchlines prennent facilement la forme de vannes à l’encontre de potentiels adversaires, qu’on nie, qu’on dénie, qu’on moque… Et notamment en termes de (non-)masculinité.

De plus, toujours sur cette question des frontières entre l’artistique et le réel, beaucoup de rappeurs insistent sur la véracité des récits que contiennent leurs oeuvres (en interview ou sur les réseaux sociaux p.ex.). À cet égard, le rap est probablement l’art qui accorde le plus d’importance à l’authenticité de ses protagonistes. La «street-crédibilité», bien qu’elle ne soit plus une valeur absolue en comparaison à d’autres époques, reste un critère de jugement (dis)qualifiant… Et notamment en termes de (non-)masculinité.

Par conséquent, ce que montrent et racontent les icônes du mouvement dans leurs paroles et créations visuelles peuvent se transformer en conseils de vie, en principes, en normes. Pour le jeune public, qui construit son identité à l’aide des exemples qu’il rencontre dans son environnement quotidien, le discours de ces figures qu’il idolâtre peut devenir un ensemble d’injonctions. Ce qu’il « faut » faire ou pas, ce qui est « bien » ou pas, ce qui est « normal » ou pas… Et notamment en termes de masculinité.

 

Bas les masques

Wetu Badibanga alias Le Passant, Kayitana Kagame alias Kay Rubenz et moi-même avons tous les trois écouté du rap depuis notre jeunesse, à une période où nous nous construisions en tant qu’êtres humains. Tout en gardant un pied (ou les deux) dans le milieu du rap, chacun d’entre nous a progressivement été sensibilisé aux questions de genre. Après d’innombrables discussions et débats en privé, nous avons choisi de publiciser nos interrogations communes sous la forme d’un podcast.

Le titre du podcast, MASC’OFF, fait référence à l’un des plus gros hits rap des années 2010, « Mask Off » de Future. L’expression correspondant à « bas les masques », et le « Masc » allant justement pour « masculinité », le but du podcast est de questionner la représentation de l‘homme construite dans la culture rap. Cette culture qui nous est si chère, mais qui a contribué à nous forger une image erronée de la masculinité. Nous voulons arrêter de nous mentir à nous-mêmes.

Ainsi, pour l’épisode pilote, nous posons les postulats de base de cette discussion qui vise à perdurer dans le temps. Nous partageons nos expériences et cheminements internes, et rappelons que nous n’avons pas la prétention de donner des leçons. Aussi, le rap étant une musique noire, dont les stars demeurent jusqu’à aujourd’hui en majorité des personnes racisées (aux États-Unis en tout cas), nous voulons éviter toute forme de stigmatisation ou récupération discriminante4.

 

VIDÉO:

 

AUDIO:

 


Références

1 Également membre du comité de Jet d’Encre

2 Ces deux points sont valables dans l’ensemble de la société. Les spécificités de la culture rap sont détaillées dans les phrases qui suivent.

3 Ces deux termes sont d’ailleurs souvent entendus comme des synonymes.

4 Comme certain.e.s pro-féministes de circonstance qui ne s’agitent que de façon éphémère, pour mieux justifier leur racisme, islamophobie, négrophobie, etc.

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