International Le 4 avril 2017

Quand les grandes puissances jouent aux échecs

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Quand les grandes puissances jouent aux échecs

Les Etats-Unis et la Russie : l’Europe, un jeu d’échecs

Le décès de Fidel Castro, la victoire déconcertante de Donald Trump, les divers attentats en Europe revendiqués par le groupe État islamique, le pilonnage en Syrie par les forces armées russes, la tentative de putsch et le « nettoyage » politique en Turquie par le président Erdogan ont bénéficié, dernièrement, d’une forte attention médiatique. Or, en Ukraine, le conflit se poursuit, les morts s’empilent, les exactions s’accumulent et le pays sombre lentement vers une inéluctable division. C’est pourquoi ce conflit mérite d’être rappelé. En effet, bien qu’on n’en parle pratiquement plus, les racines profondes de ce dernier restent mal comprises ou analysées. Cet article vise à proposer une approche radicalement différente de celle des Occidentaux, qui dépeignent souvent Poutine comme un envahisseur immoral et sanguinaire. Ce que les Occidentaux ne comprennent pas, c’est qu’il suit bel et bien une morale, la sienne, celle de – et pour – son pays.

 

Le réalisme politique

Le comportement des acteurs du système international peut être analysé selon des théories ayant chacune des considérations et des conceptions différentes de la réalité. Parmi elles, la théorie du réalisme politique est celle qui me paraît la plus pertinente pour comprendre le comportement de la Russie vis-à-vis de l’Ukraine.

Cette théorie comprend un certain nombre de conditions – on parle de prémisses. Dans la perception réaliste, il n’y a que l’État et ses intérêts qui importent. Les relations internationales ne peuvent être comprises que sous forme militaire ou diplomatique. Il n’existe pas « d’État amis », il n’y a que des intérêts communs. Dès que les intérêts communs disparaissent, la collaboration s’arrête. Les États se comportent comme les hommes à l’état de nature théorique du philosophe Thomas Hobbes1. En ce sens, chaque État ne peut donc faire confiance à aucun autre et ce parce que le système international n’est gouverné par aucune autorité supérieure – on le qualifie d’anarchique. En effet, il n’y a rien au-dessus des États pour les sanctionner lorsqu’ils transgressent les règles, du fait qu’ils sont tous reconnus comme souverains et que cette souveraineté ne peut être violée en aucun cas. On parle de self-help pour signifier que les États ne peuvent compter que sur eux-mêmes.

De plus, l’intérieur de l’État n’a pas d’importance. L’État est unitaire, c’est-à-dire qu’il suit une ligne de conduite qui assure sa sécurité (conception réaliste classique) ou sa survie (conception néoréaliste). Bien qu’un gouvernement ou un gouvernant fasse changer le pays de cap, ce qui pourrait le faire dévier de sa ligne, des mécanismes d’ajustement sont activés. Enfin, un État, aux yeux des réalistes, est constamment préoccupé par les gains relatifs, c’est-à-dire les gains qu’il pourrait accumuler au détriment d’un autre. Ainsi, l’important est toujours d’être supérieur aux autres. Dans le domaine de la sécurité, par conséquent, lorsqu’un État augmente son niveau de sécurité – avec un armement plus sophistiqué, par exemple –, celui d’un autre est automatiquement diminué. Tout État cherche donc à être davantage en sécurité que les autres2.

 

L’Europe, un jeu d’échecs

L’Union européenne (UE) peut ici être comprise comme un acteur étatique possédant une vision réaliste. En effet, l’intégration de ses États-membres ne connaît aucun point de comparaison de par le monde et, bien que certaines dissensions soient souvent apparues au cours de son histoire, leur politique extérieure est majoritairement gouvernée par un même esprit.

Pour comprendre la réaction du gouvernement russe face à la contestation pro-occidentale du peuple ukrainien au refus de Viktor Ianoukovytch, ancien président pro-russe, de signer l’accord d’association entre l’Ukraine et l’Union européenne, il faut en premier lieu appréhender la carte de l’Europe comme un jeu d’échecs ou un jeu de plateau géopolitique où chaque pays est une case. Après la chute de l’Union soviétique, le bloc européen était composé en 1990 de 12 pays (d’ouest en est): le Portugal, l’Espagne, l’Irlande, la Grande Bretagne, la France, l’Italie, les pays du Benelux, l’Allemagne réunifiée, le Danemark et la Grèce. On parle d’« Europe des Douze ».

Ce qui soutient l’interprétation réaliste de la crise ukrainienne, c’est l’extension qui va avoir lieu à partir de cet instant. Le bloc ouest-européen ne s’est pas contenté d’une pacification des relations avec la Russie : il a cherché à intégrer les États qui étaient anciennement sous domination soviétique. L’UE assimile déjà l’Allemagne de l’Est en 1990. En 1995, c’est au tour de l’Autriche, de la Suède et de la Finlande. Puis, en 2004, on assiste à une immense avancée vers l’est avec l’assimilation de la Pologne, la Tchéquie, la Slovaquie, les trois pays baltes, Chypre, la Hongrie et la Slovénie. Enfin, en 2007, la Roumanie et la Bulgarie entrent dans l’UE. Par conséquent, parmi les quatorze États qui adhèrent au bloc occidental après la défaite du bloc soviétique, huit d’entre eux étaient sous domination de l’URSS.

En soi, cela constitue déjà une énorme défaite, voire une humiliation pour les Russes. En effet, l’UE, qui se trouvait, à ses débuts, à plusieurs « cases » de séparation et des milliers de kilomètres de Moscou, a désormais 2244 kilomètres de frontière commune avec la Russie3. Alors que l’UE maintenait que sa politique de partenariat avec les pays de l’Europe de l’Est se bornait à établir de bonnes relations avec ses voisins, la Russie a toujours vu cela à travers des lentilles géopolitiques4. Plus encore, pour les leaders russes, l’expansion de l’Union européenne est le prétexte pour une expansion de l’alliance militaire occidentale : l’Organisation Transatlantique Nord (OTAN)5.

 

Composition de l’OTAN dans une perspective évolutive

OTAN

 

Aux yeux des Russes, l’UE a toujours représenté une extension de la force politique des États-Unis. Ces derniers ne se sont pas contentés des adhésions des anciennes zones de contrôle russes à l’UE. Si l’avancée territoriale de l’UE vers la Russie est déjà une forme de menace, la même avancée par l’OTAN l’est beaucoup plus. En effet, si le choix des États de l’Europe de l’Est d’intégrer l’Union européenne est politique, celui de s’unir à l’OTAN, l’ennemi officiel de la Russie durant la Guerre froide, est quant à lui militaire et, en tant que tel, représente d’autant plus une menace que l’organisation défie directement la sécurité physique de la Russie.

L’OTAN, créée en 1949, est composée à ses origines du Portugal, de la France, du Royaume-Uni, des pays du Benelux, de l’Italie et de la Norvège. En réponse, l’URSS fonde en 1955 le Pacte de Varsovie qui comprend la Russie, la Pologne, l’ancienne Tchécoslovaquie, la Bulgarie, la Roumanie, la Hongrie, l’Albanie et la République démocratique allemande. Celui-ci est dissous la même année que l’Union soviétique. Aujourd’hui, à l’exception de la Russie, ceux-là mêmes qui faisaient partie du Pacte de Varsovie sont tous membres de l’OTAN. À quoi il faut ajouter les trois États baltes qui faisaient auparavant partie intégrante de l’Union soviétique.

John Mearsheimer, pilier de l’école de pensée néoréaliste, va dans le sens de notre analyse : « Les racines principales des troubles [en Ukraine] réside dans l’élargissement de l’OTAN, l’élément central d’une stratégie plus large visant à soustraire l’Ukraine de l’orbite de la Russie et de l’intégrer à l’Occident »6. Selon lui, les leaders russes se sont toujours refusés à un élargissement de l’OTAN et ont affirmé qu’ils ne resteraient pas sans rien faire à l’heure où leurs voisins stratégiquement importants « se tournaient vers le bastion occidental »7. À ses yeux, l’Occident s’est continuellement avancé vers l’arrière-cour de la Russie menaçant ses intérêts stratégiques fondamentaux, ce que Poutine n’a cessé de dénoncer. De surcroît, celui-ci serait convaincu que la Russie est l’objet d’une stratégie délibérée d’encerclement et d’endiguement8. À la fin de Guerre froide, la Russie était trop faible, écrit Mearsheimer, pour « faire dérailler » l’élargissement vers l’est. Toutefois, l’auteur poursuit, « Poutine a maintenu que l’adhésion de [l’Ukraine et de la Géorgie] à l’OTAN représenterait une menace directe pour la Russie ». Puis, Poutine a menacé Kiev de démolir l’Ukraine en tant qu’État fonctionnel plutôt que de la laisser devenir un bastion de l’Ouest au pas de la porte de la Russie. Il a d’ailleurs fourni des conseillers, des armes et un appui diplomatique aux groupes séparatistes9.

 

L’enjeu de la Crimée

L’annexion de la Crimée en 2014 est représentative d’une démonstration de force que la Russie s’est sentie obligée de réaliser. En effet, Mearsheimer déclare dans son article que Poutine craignait que la presqu’île accueille une base navale de l’OTAN10. Si une telle opération avait été réalisée, elle aurait représenté une menace directe de plus dans une région monopolisée par l’armée russe, car la Russie possède un port de guerre à Sébastopol. Plus que jamais, la Crimée devait rester sous domination russe, sous peine d’affaiblir davantage l’ancienne puissance soviétique. Poutine n’y est d’ailleurs pas allé par quatre chemins : il a simplement envoyé l’armée sur la péninsule, puis précipité l’annexion à travers un référendum dont on peut aisément questionner la fiabilité des résultats. En plaçant ses pions sur la Crimée, Poutine a envoyé un message de force à tout l’Occident : cette zone est irrévocablement la chasse-gardée de la Russie.

La réaction de Poutine est facile à comprendre: après l’expansion de la part de la France napoléonnienne, puis celle de l’Allemagne nazie, qui ont toutes deux traversé l’Europe pour s’en prendre à la Russie, l’Ukraine sert d’État-tampon dans une stratégie cardinale pour les intérêts russes11. L’Ukraine, de même que la Biélorussie – également sous emprise russe –, n’est pas seulement une zone d’influence, elle est aussi une barrière de protection, voire un champ de bataille potentiel en cas de rapprochement malveillant des armées de l’Ouest. Washigton peut ne pas apprécier la politique de la Russie, mais c’est de la géopolitique de base: toutes les grandes puissances sont particulièrement sensibles aux menaces potentielles près de leur territoire12. Imaginez le psychodrame qui se jouerait aux États-Unis si la Chine décidait de créer une alliance militaire avec le Mexique13 !

 

La stratégie russe

La Russie a, dans ces conditions, toutes les raisons de se sentir menacée et doit, toujours dans une perspective réaliste, faire preuve de force pour empêcher que l’UE continue de grignoter sa zone d’influence. L’État russe ne fait que réagir contre une menace. La Russie applique en vérité une stratégie défensive et non point offensive. Pour toutes ces raisons, le conflit n’a pas été engendré, comme cela est souvent dépeint dans les journaux occidentaux, par la Russie, mais plutôt, comme l’affirme John Mearsheimer, par l’Occident.

Durant la Guerre froide, l’Europe a été un véritable plateau de jeu d’échecs où les deux puissances luttaient pour obtenir une case de plus. La puissance occidentale, après la Guerre froide, a pu gagner un nombre considérable de « cases » au détriment de la Russie. C’est pourquoi, dans une perspective réaliste, cette rapide avancée de son ancien ennemi doit fortement inquiéter la Russie et lui donner le sentiment que sa puissance s’affaiblit alors que celle de l’autre grandit. Cyniquement, l’Ukraine est une case dans ce terrible jeu de puissances et pas n’importe laquelle d’ailleurs : elle est une plate-forme géostratégique capitale pour celui qui la « possède ». La Russie est sortie affaiblie de la chute de l’URSS. Cependant, grâce, entre autres, à son gaz exporté vers l’Europe, la Russie a réussi à se relever et, en vingt ans, à se constituer une force économique et, par là même, militaire, capable de tenir tête à l’Ouest. Que ce soit une question géostratégique ou de principe, la Russie n’a aucun intérêt à voir l’Ukraine quitter sa sphère d’influence.

 

Composition de l’Union européenne dans une perspective évolutive

UE

 

 


Références :

1. Hobbes, Thomas. 1651. Leviathan. A&C Black, Édition 2006.

2. Battistella, D. (2015). Théories des relations internationales 5e édition: 5e édition mise à jour. Presses de Sciences Po.

Voir aussi : Waltz, K. N. (2010). Theory of international politics. Waveland Press.

3. Marchand Pascal, Atlas Géopolitique de la Russie, Edition Autrement/Courrier International, 2012

4. Gretsky, 2014. Cité par Pikulicka-Wilczewska, A., & Sakwa, R. (2015). Ukraine and Russia: People, politics, propaganda and perspectives. P.128 Bristol: E-International Relations.

5. Mearsheimer John, « Why the Ukraine crisis is the West’s fault ! », Foreign Affairs, 2014

6. Ibid.

7Ibid.

8. Pikulicka-Wilczewska, A., & Sakwa, R. (2015). Ukraine and Russia: People, politics, propaganda and perspectives. P.124. Bristol: E-International Relations.

9. Mearsheimer John, « Why the Ukraine crisis is the West’s fault ! », Foreign Affairs, 2014

10. Ibid.

11Ibid.

12. Ibid.

13. Ibid.

 

Commentaires

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Victor Santos Rodriguez

Merci pour ce point de vue qui mérite d'être entendu Raphaël. La perspective (néo-)réaliste offre en effet…

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Jacques Obnay

Il sera intéressant de voir comment cette histoire va évoluer sous l'ère Trump, si celui-ci décide d'implémenter sa politique de…

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Victor Santos Rodriguez

Merci pour ce point de vue qui mérite d’être entendu Raphaël.

La perspective (néo-)réaliste offre en effet ici une clé de lecture intéressante, bien que trop simplificatrice sous certains aspects.

Dans quelle mesure penses-tu que les accointances entre le nouveau gouvernement américain et Poutine nous obligent – aujourd’hui peut-être plus que jamais – à déconstruire la « boîte noire » de l’État pour appréhender analytiquement le sens des relations russo-américaines?

En d’autres termes, l’élection de Trump te semble-t-elle constituer un changement de paradigme?

Merci pour le travail d’analyse, et bonne suite!

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Jacques Obnay

Il sera intéressant de voir comment cette histoire va évoluer sous l’ère Trump, si celui-ci décide d’implémenter sa politique de relax envers la Russie, et de diminuer l’influence de l’OTAN. Quel est l’avis de l’auteur sur ce potentiel changement?

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