Culture Le 31 mars 2013

Salades, tomates, oignon? Clash clash clash… [Episode 4]

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Salades, tomates, oignon? Clash clash clash… [Episode 4]

Episode 1: MISE EN BOUCHE

Episode 2: DES STRATEGIES ASYMETRIQUES

Episode 3: TOMATES ET SALADES

Salades, Tomates, Oignon - Clash, Clash, Clash - La Fouine

Episode 4 : Salades et Tomates

La semaine dernière, nous avons extrait la substantifique moelle du morceau de Rohff, Wesh Zoulette, son idéologie et ses contradictions internes. Au menu du jour, les deux contributions musicales de La Fouine au clash : Autopsie 5 et T.L.T.

Rohff et la Fouine – ensemble mais séparément – s’attaquent à Booba. Leur but est le même : l’évincer. Ainsi La Fouine, dans une interview pour le journal Le Monde, nous explique : « Je suis en compétition avec Booba mais cela reste de la musique : qui est le meilleur MC ? Qui est celui qui va le plus ridiculiser l’autre ? »1. Ridiculiser. Si Rohff est un guerrier, La Fouine se présente comme un comédien, voire un comique. Champ de guerre devient, avec Autopsie 5, scène de théâtre. Lever de rideaux.

Cet opus touffu a connu un retentissement médiatique. Certains ont vu un coup de maître dans ce morceau polymorphe2. Rappé, chanté et parlé, il est à la fois scène de théâtre et tribunal.

Dans l’interview citée précédemment, La Fouine détaille le lien qui l’unit à Booba : « Je hais Booba et Booba me déteste». La source de son énergie créatrice serait donc, dans ce clash, la haine3. Ce mot est galvaudé aujourd’hui, mais La Fouine fait la distinction entre haïr et détester4: il hait Booba, Booba le déteste. Formule asymétrique. Selon Lucien Mélèse, détester vient de testis, le témoin. La détestation effectue « une réévaluation qui rétablit une différenciation, une non-équivalence ». Détester permet de distancier, de prendre du champ5.

La Haine

La haine, elle, avant d’être ce film éponyme que Rohff mentionne dans Wesh Zoulette, est une aversion intense qu’on ressent envers quelqu’un ou quelque chose6. Pour la psychanalyste Marie-Claude Defores, la haine est déshumanisante, «  elle refuse le nouveau, tourne vers le passé, produit la répétition et dépersonnalise »7. Pour Saverio Tomasella, la haine est « une assignation d’identité. L’accusation, qui annule l’autre, sous-entend : je sais qui tu es ; je dis que tu ne vaux rien ; tu ne vaux rien. »8 La haine : un mot fort, un sentiment destructeur.

Ainsi informé, l’auditeur se sent pris « le cul entre deux chaises », celle du comique et du ridicule d’un côté, celle de la haine, de l’autre. La Fouine veut, à la fois faire rire, et être pris au sérieux. Son énonciation est double. La contradiction, pour l’auditeur, prend des allures de grand écart.

Toujours dans cette interview au Monde, La Fouine nous explique : «  J’ai voulu répondre à Booba qui m’a attaqué en dévoilant dans un morceau, A.C. Milan, des fiches STIC où il essaie de me faire passer pour un violeur. » La déclaration de La Fouine est inexacte. Le dévoilement n’est pas le fait de Booba, mais d’un collectif appelé Viol vocal. Mais ne chipotons pas. Face à cette accusation, La Fouine décide de tourner l’affaire en dérision. Il renvoie l’accusation de viol à Booba, en le violant à son tour…textuellement et musicalement.

Les deux morceaux de La Fouine sont ainsi une pénétration et une appropriation du corp(u)s de son rival, phénomènes qui se manifestent dès les titres. Autopsie est le nom que le rappeur des Hauts-de-Seine a donné à ses quatre mixtapes. La Fouine reprend Booba, le devance et appelle son premier morceau Autopsie 5. Son deuxième morceau porte le même titre que celui de son adversaire: T.L.T.

T.L.T

Au début d’Autopsie 5, La Fouine explicite sa démarche et justifie le choix du titre : Voilà le premier extrait de ta prochaine mixtape. Il s’agit d’un morceau écrit par La Fouine à la manière de Booba. La Fouine se veut drôle. Pour cela, il parodie et s’approprie. « J’suis propriétaire, Fouiny est propriétaire » : ce slogan revient à six reprises dans un morceau traversé par des signes d’hilarité, comme ces séries américaines où le déroulement de l’intrigue est ponctué par les interventions jubilatoires – mais sur commande – du public. Ambiance.

Il existe une multiplicité de procédés de réécritures. La Fouine, maître en la matière, les explore tous : la citation explicite, la citation implicite, la réécriture par omission, ajout ou substitution. Entre Autopsie et T.L.T, on dénombre une quarantaine d’emprunts et/ou réécriture de treize morceaux de Booba, extraits de quatre albums ou mix tapes différents. On peut être surpris par cette connaissance intime de l’œuvre de Booba. La Fouine, dans sa vidéo Swagg ou pas ?, disait ne pas écouter cet auteur depuis l’album 0.9, sorti en 20089. Mais là encore, pas de chichis. Toute parodie suppose, de toute façon, une connaissance méticuleuse du corpus que l’on pille, et que l’on sache identifier les caractéristiques uniques d’une écriture, pour pouvoir les reproduire. La Fouine mange donc voracement au râtelier de son rival.

La plupart de ces emprunts visent au burlesque, par glissement et rabaissement d’un sujet sérieux vers un sujet trivial. Exemples: Bakel City Groseille au lieu de Bakel City Gang, 92riz au lieu de 92I, Duc du Bois de Boulogne au lieu de Duc de Boulogne. La phrase de Booba dans Caramel : « C’est pas hallal (…) j’dois faire du biff, de la mula, du caramel », par réduction et substitution se métamorphose en « c’est pas hallal, y a qu’dans ton slip qu’y a du caramel ».

Une parodie est d’autant plus provocatrice – donc efficace – que l’œuvre initiale est connue de tous et instituée comme un chef d’œuvre. Libre à La Fouine de considérer Caramel comme un chef d’œuvre, le morceau fut suffisamment populaire et écouté pour qu’en effet, cette ligne soit connue de l’auditeur de Rap lambda, et, par conséquent, de garantir à sa parodie une efficacité comique. Par glissement, le caramel, l’or chez Booba, devient ici… excrément. De même, l’acronyme T.L.T : le Tue les tous de Booba devient T’as la Tremblote10, Elie Yaffa devient Elie Semoun11.

Dans T.L.T, les prouesses parodiques de La Fouine gagnent en audace. Passons sur la reprise de l’ouverture de Boulbi12, et attardons-nous sur le couplet tiré de Ma Couleur:

Jugé à cause de ma couleur

J’ai fait les choses dans la douleur

J’ai fait les choses à ma couleur

Negro dis-leur, dis-leur

Ce couplet, sous la plume dénaturante de La Fouine, devient :

Jugé à cause de mon odeur

J’sais pas chanter sans vocoder

J’ressens dans mon cul comme une douleur

Fouiny dis-leur, dis-leur

Observons le passage de l’un à l’autre. Dans ce morceau, Booba traite d’un sujet sensible : comment construire son identité quand on est de couleur et faire face au racisme. La Fouine le travestit et discrédite ce qu’il juge n’être que du sentimentalisme. Le couplet parodié s’ouvre donc sur un poncif raciste (comment comprendre autrement cette histoire d’odeur?), enchaîne sur un dénigrement vocal (dans Autopsie La Fouine accusait déjà Booba de ne pas savoir chanter sans vocoder), et s’achève sur une sodomie (c’est parce que La Fouine chanterait mieux que Booba, que, métaphoriquement, ici il le sodomise). Il est manifeste que La Fouine n’a de cesse de tirer les textes de son rival vers le bas. L’impression burlesque est ici à son apogée, le rabaissement abyssal.

Toutes ces parodies aboutissent à la farce ou à la satire. La première est un genre théâtral, à caractéristiques grossières. La seconde est une critique moqueuse de son sujet, qui vise à provoquer. L’écriture de La Fouine – impertinente, audacieuse, sans limite morale – provoque donc. Mais que provoque-t-elle?

Le rire certainement. Le rire de La Fouine d’abord, qui tout au long d’Autopsie 5, se gausse de la bonne blague qu’il est en train de faire à son rival. Le rire de l’auditeur aussi ; peut-être. Trois cas de figure sont alors à envisager .

Cas numéro 1 :  l’auditeur ne connaît pas l’œuvre de Booba. Il ne peut  saisir la portée parodique du propos, mais peut se délecter du ton moqueur et des effets de travestissement de voix, suffisamment grossiers pour qu’ils n’échappent à personne.

Cas numéro 2 : l’auditeur connaît bien l’œuvre de Booba, sans, toutefois, l’estimer. Alors, la parodie prend tout son sens et il peut rire à gorge déployée des railleries de La Fouine.

Cas numéro 3 : l’auditeur connaît l’œuvre de Booba et l’apprécie, intimement peut-être. Soit il rit avec La Fouine, devient complice et laisse cette version basse se substituer à la version haute. Soit le malaise s’installe.

Le rire a cela qu’il ne se contrôle pas et qu’il est aussi le propre de l’humain13. Les effets comiques les plus performants sont ainsi ceux qui relèvent de l’inattendu, de l’insolite, comme la trouvaille de la Fouine, qui tel un diable à ressort, s’ouvre au milieu d’Autopsie 5 : «On sait qui tu es : B.2.0.B.A…trice ».

L’inédit fait jaillir le rire. Tournons-nous vers Baudelaire pour qui « le comique est un des plus clairs signes sataniques de l’homme (…) le rire est satanique, il est donc profondément humain, il est dans l’homme la conséquence de l’idée de sa propre supériorité »14. En effet, celui qui fait rire, en perturbant un ordre et en mettant à mal une logique (ici sexuelle), s’assure un certain pouvoir, une position de surplomb sur son sujet. Rire de son adversaire est donc un moyen pour La Fouine de le dominer. Rire démoniaque, rire jaune, rire amer, rire qui provoque un malaise, dans une sorte de You make me laugh but it’s not funny15. Tu me fais rire mais ce n’est pas drôle… quand on sait que ce rire a partie liée avec la haine.

Pour M.C Déforès, précédemment citée, « l’arme de la perversion est le mensonge (…) il est le bras armé de la haine »16. La Fouine hait, La Fouine mentirait. Ses morceaux, tissés d’effets comiques, seraient un tissu de mensonges ? Allons voir. On dénote, il est vrai, certains mensonges qui poursuivent le travail comique opéré par la parodie. Ainsi « voilà l’extrait de ta prochaine mixtape », ou « tu payes des billets première classe aux michtonneuses de Paris/ Arrivées à Miami, elles s’arrêtent à l’étage de Fouiny », ou encore « La France entière a vu ton cadavre sous ma bécane », sont des mensonges « joyeux », à prendre au second degré.

Parallèlement, La Fouine reprend la tendance de son confrère, Rohff, à s’approprier et réécrire le parcours de son rival. Il revisite ses origines sociales, « t’es né une cuillère dans la bouche, mon petit Elie », – et se contredit par rapport à sa vidéo Swagg ou pas?17 – réinterprète son séjour en prison, « une victime », « tu rappais par les fenêtres », les raisons de son installation à Miami, « il ne peut en rester qu’un, pour ça qu’t’as déménagé », et enfin sa religion, « on connaît tous ta religion, arrête de la renier ». Tel la Ma Madam’ Mim de Merlin L’Enchanteur, La Fouine refait le monde, et en particulier celui de Booba, à sa façon.

Admettons que tout cela reste bon enfant et ne crions pas au mensonge de si tôt. La Fouine prend des libertés mais La Fouine fait rire. Comme la farce satirique du Moyen-Âge, il échappe donc à la censure. Cependant…

Du viol textuel, La Fouine glisse parfois vers le vol textuel, de la parodie au plagiat. Des paroles de son rival se glissent dans ses textes, comme s’ils étaient de première main, c’est à dire sans distanciation, ni au niveau de la prononciation (version orale), ni au niveau de la ponctuation (version écrite)18. De Ma Madam’ Mim, le voilà transformé en Capitaine Crochet, pirate sans territoire, sans main et sans plume, muni d’une pointe qui accroche / écorche et s’approprie « un trésor » qui n’est pas le sien. Si les parodies de La Fouine frisent parfois le plagiat, l’énonciation frise aussi souvent la contrevérité. Après Madame Mim, après le Capitaine crochet… abracadabra, Pinocchio apparaît.

(c) commons.wikimedia.org

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Autopsie 5 s’ouvre sur une dé-monstration : «  Ceci est une exclusivité One Shot ». Cet incipit est celle du Game Over de Booba tiré de l’album 0.9. Mais là où Booba disait vrai, (Game Over était une exclusivité), La Fouine dit faux. L’instru d’Autposie 5 n’est pas une exclusivité. Elle a été utilisée par Dam1619 sur le morceau Ma Devise, sorti en mars 2012. Contrevérité, donc.

Il enchaîne sur son gimmick, sa marque identitaire musicale : « yeah, quoi d’neuf Fouiny babe ? ». Il nous promet du neuf. Mais là encore, il préfère se tourner vers le passé. Il cite un vers de Gun in Hand de Booba, tiré de l’album Ouest Side, sorti en Février 2006. Sacrée nouveauté. Cette ligne est parodiée : « tu refuses des tête-à-tête et tu te pisses dessus/ Hicham et Toumani sont témoins… ». Un tête-à-tête est une locution, utilisée au singulier. Elle désigne une situation où deux personnes sont seules, l’une avec l’autre. Chez La Fouine, la situation évoquée n’est pas un un contre un (Booba contre La Fouine), mais un un contre trois (Booba contre La Fouine, Hicham et Toumani). Soit un tête-à-têtes. Néologisme conscient? Peut-être. Contrevérité, certainement.

La Fouine ouvre donc son morceau sur trois inexactitudes. L’ouverture d’un contenu oratoire ou captatio benevolentiae est un moment stratégique où l’auteur introduit le ton du discours et son ethos – du grec ancien, le caractère, la manière d’être, les habitudes d’une personne – pour justifier sa prise de parole et s’attirer la sympathie de l’auditoire. Si énoncer des contrevérités est une habitude pour La Fouine, il établit, ici, avec son auditeur, un contrat d’écoute qui s’apparente à un contrat de méfiance. Tendons l’oreille.

Au milieu du morceau, il dit de Booba qu’il n’est jamais à Dakar. Booba y était en 2009 pour la promotion de son album 0.9. Le père de Booba, en interview, dit de lui qu’il y vient souvent20. Souvent ? Nous ne sommes pas en mesure de vérifier, mais au mieux le « jamais » de La Fouine équivaut à un « pas souvent ». Passons sur cette imprécision. « Mon casier judicaire sur le net résonne », casier judiciaire ? Non, fichiers STIC, comme La Fouine l’a bien précisé dans l’interview au journal Le Monde21. Fin de T.L.T, en mode parlé : « bon Booba arrête tes conneries s’il te plaît arrête de montrer ta bite à tout le monde ». Qui révèle l’intimité, de qui, à tout le monde ? Booba, qui envoie une photo, à une femme, dans un échange privé ? Cette femme, qui les aurait diffusées sur le net ? Ou La Fouine, qui tente de les montrer dans la vidéo de son morceau, et qui, là, se fait censurer? De qui ces « conneries » sont-elles le fait exactement ? Simple erreur sur le pronom démonstratif certainement, simple approximation22.

L’inexactitude serait le modus operandi de La Fouine. Le contrat de méfiance se confirme. Attardons-nous sur une ligne qui revient dans Autopsie 5 et T.L.T : « j’ai fait un feat avec Booba, ça prouve que j’ai rien contre les homosexuels » et « j’suis pas antisémite, j’ai fait un feat avec Booba ». Qui a fait un feat avec qui ?

En 2007, on retrouve effectivement les deux rappeurs sur le même morceau. Mais c’est Booba qui fait un feat avec La Fouine, pas le contraire. Imprécision encore. Amnésie momentanée23? Qu’en est-il alors de cette histoire de green card ? Elle est évoquée à deux reprises dans Autopsie 5, d’abord sur un mode rappé : « t’inquiètes, t’auras ta green card, arrête d’esquiver les bagarres », puis en mode parlé. Si dans la première occurrence, on peut imaginer une approximation mise au service de l’art, avec l’allitération en r, t et g : t’auras/ arrête, green card / bagarres ; la partie parlée, elle, est présentée comme un témoignage sous serment.

À la fin de son morceau, La Fouine – grand prestidigitateur – transforme la scène de théâtre, sur laquelle il performait jusqu’alors, en tribunal. « Madame, la juge, Morray, je vous le jure… ». Dans ce tribunal, il y a un juge, un accusateur, un accusé qui se défend. Il y a un jury aussi, « mesdames, messieurs », auquel l’accusé – qui se métamorphose alors en témoin – va retranscrire des faits. Cette mise en scène vise sans doute à donner au récit des allures d’authenticité. Mais qu’est-ce qu’un témoignage ?

« Lorsque l’individu fait face à un événement qui l’amènera à témoigner, il sélectionne, construit ou reconstruit les différents éléments de la scène autant qu’il les emmagasine en mémoire »24. Un témoignage est donc toujours une réécriture (tiens, tiens…) plus ou moins consciente de la réalité. Plus ou moins, tout est là. Dans ce témoignage, La Fouine rapporte au style direct les propos que Booba aurait tenu à des amis en commun. Il rapporte donc des propos, qui lui ont été rapportés, des propos de seconde main, comme s’il les avait eu de première main et parle à la place de Booba, comme s’il était Booba, sur un ton parodique. Résumons : Booba aurait dit à des amis, qui auraient dit à la Fouine, qui nous dit : triples guillemets : « « « j’vais pas descendre de ma voiture, j’lui aurais cassé la bouche, il aurait porté plainte lui et ses deux potes après j’aurais pas eu ma green card » » ». Mais voilà qu’après la sortie d’Autopsie 5, Booba diffuse une photo de sa green card datée du mois d’août.

Cette propension au mensonge discrédite le témoignage de La Fouine et les accusations qu’il profère à l’encontre de son rival. Nous voilà à nous demander si, emporté par la jubilation créative, La Fouine ne vagabonde pas en plein fantasme, voire en plein délire.

Le fantasme est une fixation mentale, une croyance irraisonnée pouvant conduire à des actes excessifs. Selon La Planche et Pontalis, il s’agit d’« un scénario imaginaire où le sujet est présent et qui figure (…) l’accomplissement d’un désir »25. Ainsi obsédé par son rival, n’ayant de cesse de rapper, de chanter, de parler à sa place, on pourrait se demander si l’accomplissement fantasmatique du désir de La Fouine ne serait pas au fond d’être comme Booba, de devenir Booba, dans un acte textuel fusionnel. Habité par ce fantasme, d’essence inaccessible, il sombrerait dans le délire, une perturbation globale du fonctionnement de la pensée, un mouvement de bascule du rationnel, dans l’irrationnel. Irrationnelles, illogiques, n’est-ce pas ainsi que nous pouvons qualifier trois phrases clefs des morceaux de La Fouine ?

A part B2O j’ai violé personne, J’suis propriétaire, Fouiny est propriétaire

J’ai fait un feat avec Booba, ça prouve que j’ai rien contre les homosexuels

J’suis pas antisémite, j’ai fait un feat avec Booba

Dans la première, La Fouine met sur le même plan un viol au sens figuré – le viol textuel de B2O – et un viol au sens propre (l’agression sexuelle qui est mentionnée dans son fichier STIC). Sur le même plan donc, deux assertions à prendre à deux degrés différents. Alors, La Fouine, violeur pour rire ou violeur pour de vrai?

À trop jouer sur les différences de degrés, La Fouine loupe un peu l’effet escompté. On rit – peut-être – du viol de Booba, mais on ne sait pas quoi faire de la tentative de disculpation. D’autant plus, qu’à cette phrase, succède un « J’suis propriétaire, Fouiny est propriétaire », qui joue également sur les deux degrés. Au premier degré – « j‘suis propriétaire » – La Fouine se vante de posséder l’appartement qu’il occupe à Miami, là où Booba ne serait que locataire26. Au second degré – « Fouiny est propriétaire » -, il se glorifierait aussi peut-être de s’être approprié le corpus textuel de Booba, parodié, violé. Alors, quid du corps de la femme qu’il aurait agressé sexuellement ? Approprié ou pas ? Viol ou « volontaire agression sexuelle »? En fait, la question n’est pas vraiment là, mais plutôt de savoir quoi faire de cette parole – illogique, inexacte – qui se vide de sa substance, dans un appauvrissement du signifiant.

La Fouine a violé Booba, ou plutôt Béatrice, femme présentée comme légère, « Béa est love de mon zizi », et caractérielle, « elle a quoi B2OBéatrice ? Elle a ses règles ou quoi ? ». La Fouine parlait déjà de ces fameuses règles dans son titre Fouiny Juice: « c’est les putains de règles, c’est les putains d’règles, dégage de ma chambre salope si t’as tes règles ». Si on garde ces paroles en tête, à l’écoute d’Autopsie 5 et T.L.T, on peine à le suivre dans son fantasme, « son scénario imaginaire », sa « fixation mentale » : Béa serait une salope, qui a ses règles, qui devrait dégager de sa chambre, mais que La Fouine fait monter dans son hôtel pour une volontaire agression sexuelle. Attraction/répulsion ? Amour/haine ? Compliqué.

La Fouine tout au long de ses morceaux cherche à ridiculiser Booba. Pour cela, il l’assimile à une femme. Être une femme serait donc pour lui une condition dégradante. Qu’en est-il des deux autres réidentifications qu’il fait subir à son rival? Elles s’annoncent différentes.

« J’ai fait un feat avec Booba ça prouve que j’ai rien contre les homosexuels ». Qu’entend-on dans cette phrase aux allures de syllogisme? Une déclaration de tolérance sans doute, je ne suis pas homophobe. De même, « j’suis pas antisémite j’ai fait un feat avec Booba », nous dit : je n’ai rien contre les juifs. Sauf que… l’une des propositions de ce syllogisme est sous-entendue et la première est fallacieuse.

Proposition 1 : j’ai fait un feat avec Booba = j’ai rien contre Booba

Proposition 2 implicite : Booba est homosexuel/ Booba est juif

Conclusion : j’ai rien contre les homosexuels   / je ne suis pas antisémite

Dans la logique aristotélicienne, pour que la conclusion d’un syllogisme soit valide, il faut que les deux propositions soient exactes. Or, ici, la première est inexacte. La Fouine n’a pas fait un feat avec Booba, c’est le contraire, et le sous-entendu – La Fouine n’a rien contre Booba – est également faux. La proposition 2 implicite ne correspond pas à la réalité. La conclusion est donc invalide. Syllogismes illogiques. Homophobie et antisémitisme burlesques.

Contrevérités, propositions pseudo-logiques, misogynie, homophobie, antisémitisme, pour rire… la liste est longue, encore plus qu’elle ne l’était pour Rohff, mais, là aussi, lourde de connotations. Comme son confrère, mais sur un ton burlesque, La Fouine divise le monde – les hommes, hétérosexuels, non juifs d’un côté ; les femmes, les homosexuels, les juifs de l’autre – et se sert de Booba pour bâtir sa forteresse d’exclusion.

L’heure est venue de se pencher à nouveau sur l’article d’Odile Schneider-Mizony cité dans l’Episode 3, « Rhétorique du pouvoir en Allemagne au XXe siècle ». Selon cet auteur, dans les rhétoriques totalitaires « la parole est utilisée pour dresser les êtres les uns contre les autres (…) elle abolit la solidarité à l’intérieur de l’espèce humaine au profit d’une distinction entre des bons et des mauvais»27. Cette rhétorique est manipulatrice et conditionne les esprits en présentant une argumentation logique ou pseudo-logique, dans un principe de camouflage, et certaines techniques de masque de la réalité. Sous le régime nazi, cette rhétorique allait de paire avec un certain sensationnel et des effets de séduction, voire des effets comiques ou divertissants. À travers ces rires partagés, les auditeurs se fondent dans le même univers que l’orateur, rendus complices et collaborateurs. Et c’est là sa conclusion : « l’efficacité d’un langage totalitaire dépend de la collaboration des sujets : ses langues fonctionnent parce qu’on les croit ou en tout cas qu’on les suit ». Au final, la parole de La Fouine, drôle, mais inexacte, n’en appellerait-elle pas à la haine ?

Drôle de parcours, écriture drôle qui procède à travers des modes de réécriture maîtrisés, voire virtuoses, à une dépersonnalisation de son rival et de son œuvre. Écriture délirante aussi qui s’égare sur les chemins de la haine, de l’à-peu-près et du fantasme. Écriture que – après lecture de cet article – chacun est libre de suivre, mais en connaissance de cause. Car si La Fouine n’avait pas les mots, maintenant qu’il les a, n’est-il pas regrettable qu’il n’en fasse pas autre chose que n’importe quoi? Opéras comiques, opéras bouffes, mises en scènes totalitaires ? Autopsie 5 et T.L.T., des erreurs de parcours dans un drôle de parcours ? Question ouverte. Tomber de rideau.

La Fouine - RAPELITE

Rendez vous la semaine prochaine pour une sortie poétique du clash. Après les salades et les tomates, le moment est venu d’effeuiller l’oignon et de partir à la rencontre des textes de Booba. Ça va piquer ?

Epi­sode 5 : Oignon

Crédits graphisme: Roger Montoya


[1]   Le Monde, 7 février 2013.

[2]   Voir p.ex. : « Autopsie 5, un titre gouailleur, drôle et bien troussé qui restera un des grands moments de ce clash », Thomas Blondeau, in Clash Booba / La Fouine ça faiblit un peu, Les Inrocks, 4 février 2013. http://www.lesinrocks.com/2013/02/04/musique/clash-booba-la-fouine-ca-faiblit-un-peu-11351038/

[3]   Dans sa vidéo Swagg ou pas ? La Fouine dit  à deux reprises « je n’ai aucune haine envers Booba » (15:18 et 18:20 ).  http://www.jukebo.com/la-fouine/music-clip,swagg-ou-pas,x505xq.html

[4]   Il est intéressant de noter que La Fouine en interview pour Canal Street a reformulé cette phrase : « Je hais Booba, je le déteste, Booba me hait, il me déteste », dit-il alors, tentant sans doute de rétablir une symétrie et minimiser la force du mot haine.

[5]   L. Mélèse, La psychanalyse au risque de l’épilepsie, Erès,  2000, pp38-41.

[6]   Dictionnaire de la langue française, Littré, 2010.

[7]   M-C Defores, Le chemin de connaissance, CR, Gretz, 2005, p. 39.

[8]   S. Tomasella, Le sentiment d’abandon, Eyrolles, 2010, p. 92.

[9]   Swagg ou pas ? 12 :55 : « depuis 0.9 je n’ai pas écouté un album de lui ». Paradoxalement, il chante sur scène Paradis, un classique de Booba tiré de l’album Lunatic, postérieur à 0.9.

[10]       Ce procédé (transformation et parodie des propos d’un tiers sans citation préalable) est utilisé sept fois dans les deux morceaux : tu l’as pris à crédit, tu l’as dans ton parking est une transformation de la phrase de Booba dans Caramel : tu l’as dans ton peucli, je l’ai dans mon parking. Plus subtile, la ligne Après l’Rap j’te vois bien comme danseuse au K.O.D, est une transformation du Avec mon shab Obi Wan Kenobi au K.O.D tiré du OG de Booba. J’crois que j’ai pointé un membre du 92I ou deux, ou trois ! pervertit librement le « pour monter au septième ciel dois-je baiser une hôtesse de l’air ? Ou deux… ? Ou trois?! » tiré du Caramel de Booba. De Caramel encore dans T.L.T « Le Game est sur ma bite’zer à califourchon » devient B20 est sur ma bite’zer à califourchon.

[11] Étrange que La Fouine, qui occupe dans ce morceau la position de l’humoriste, identifie son rival avec un humoriste. Sans doute qu’Elie Semoun ne doit pas être pris tant pour un humoriste ici, que pour un homme à la stature frêle – en tous cas plus frêle que ne l’est celle de Booba – et aux origines juives.

[12]           T.L.T  s’ouvre sur le couplet d’ouverture du Boulbi de Booba tiré de l’album Ouest Side :

            Boulouloubi, Boulouloubi,

            Bordel quand on rentre dans la piste

            On est venu tiser, claquer du biff

            Pas d’embrouilles man pas de litiges

            Sinon ça va saigner est ce que tu piges ?

Ce couplet parodié par La Fouine devient :

            Boulouloubitch, Boulouloubi,

            Bordel quand j’ai sorti ma dick

            J’lai prise en tof, je l’ai envoyée à une bitch,

            Pas d’embrouilles man, pas de litige

J’voulais m’faire cer-su, est ce que tu piges ?

[13] Henri Bergson, Le Rire, essai sur la signification comique, chapitre 1 : « il n’y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain ».

[14] Baudelaire, De l’essence du rire, chapitres III et IV.

[15] Citation tirée de Beginners, film de Mike Mills, sorti en juin 2011

[16] M.C Defores, Y. Pedimonte, La constitution de l’être, p. 157.

[17] Swagg ou pas ? (15.18) : À props de lui et Booba: «  Pourquoi on se sert pas les coudes ? On a connu la misère, on a connu le ter-ter. » http://www.jukebo.com/la-fouine/music-clip,swagg-ou-pas,x505xq.html

[18]           « Il ne peut en rester qu’un » qui reprend le « il n’en restera qu’un » d’A.C. Milan, est présenté comme de première main. « Les vrais savent » est  un titre de Lunatic, groupe que Booba formait avec Ali. La citation de D.U.C « la honte négro, tu t’rends compte négro » n’est pas prononcée comme une réécriture. La vignette de T.L.T reprend le même visuel que celle de Booba. Seul changement, la couleur.

[19] Qui, pour information, est originaire du 92 et connecté à l’entourage de Booba. http://www.hallstreet-tv.com/dam16-booba-est-un-grand-a-moi-mais-je-ne-suis-pas-son-petit/

[20] http://www.youtube.com/watch?v=L4Z7V_zh3cI à 3 :10

[21] Le Monde, 7 février 2013.

[22] Il semblerait que La Fouine ait du mal à circonstancier son élocuteur. Ainsi dans Swagg ou pas ? Il parle tour à tour de Booba, et à Booba. Le « tu » devient « il », le « il » devient « tu » et parfois La Fouine s’embrouille dans les personnes. Voir 10:40 et 17:56 http://www.jukebo.com/la-fouine/music-clip,swagg-ou-pas,x505xq.html

[23] À moins que la Fouine ne fasse allusion à sa participation au concert de Booba au Zénith en février 2011, ou effectivement il était invité. http://www.youtube.com/watch?v=l-O1Uo14RWQ. Auquel cas, la phrase n’est pas mensongère, mais inexacte dans le sens où elle réécrit quelque peu l’histoire.

[24] A. Bertone, M.Mélen, J.PY, A. Somat, Témoins sous influence.

[25] Vocabulaire de la Psychanalyse, V° Phantasme, P.U.F., Paris, 1971, 3ème édition

[26]     voir la vidéo Swag ou pas ? (16.45) + in Autopsie 5 : « appartement en location ».

[27] Odile Schneider-Mizony. 2011. « Rhétoriques du pouvoir en Allemagne au XXe siècle. La Clé des Langues (Lyon : ENS LYON/DGESCO). ISSN 2107-7029.

Commentaires

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Isabelle Castelli

Merci encore pour ces remarques très éclairantes. Concernant la photo, je savais qu'elle avait transité par le net avant d'arriver…

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Maxho14

Encore une fois très bon article. Pour revenir sur 2 points : - concernant la photo présumée…

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Isabelle Castelli

Merci encore pour ces remarques très éclairantes. Concernant la photo, je savais qu’elle avait transité par le net avant d’arriver sur le T.L.T de La Fouine. J’ignorais l’existence de ce »buzz de fou », et le fonctionnement interne du FB de Rohff. Cela me semble en adéquation avec sa stratégie énonciative 🙂

Concernant La Fouine, je ne suis pas experte des conditions d’accession à la propriété aux U.S.A mais il semblerait qu’on puisse acheter en territoire américain sans être détenteur de la carte verte. On ne pourrait cependant alors résider plus de trois mois successifs sur place. La carte verte ou carte de résident permanent, donne accès au travail sur place et à la résidence permanente.

Je t’invite à poursuivre cette discussion enrichissante sur mon facebook.

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Maxho14

Encore une fois très bon article. Pour revenir sur 2 points :

– concernant la photo présumée du sexe de booba, dont tout le morceau TLT tourne autour, elle n’a été que reprise pat la fouine. Courant décembre 2012, cette photo et son interprétation (envoyez par booba à une de ses fans + jugement et condamnation), a été mise en ligne par un site : buzz de fou, et fait le tour des réseaux sociaux. Site qui se prétend être un site d’information, donc impartial, ne l’est pas du tout. Il prend partit délibérément depuis septembre (début du clash), si ce n’est encore plus tôt, pour rohff et contre booba, puis pour la fouine dans son clash contre booba. A coup de centaines de vidéos, d’articles et de rumeurs en tout genre censés faire l’apologie de rohff, et rabaisser plus bas que terre booba. Une des preuves (parmi des centaines) : une photo explicite de rohff et du ceo du site (un autre Comorien, coïncidence ?), sur son twitter (@alibuzzdefou), datant de 2012, remise en ligne le 23/01/13, avec la légende : « En temps de guerre, seuls les gros traîtres ne prennent pas partie! ». Beaucoup de rumeurs sont parti de ce site (que booba ne serait pas issu de la rue…, la prétendu fuite de booba devant la fouine pour ne pas perdre sa green card vient de ce site, et a été reprise encore une fois par la fouine). Pour revenir à la photo, lors de l’émission de petit journal de canal + (15/02/13) où la fouine est l’invité, à la question « est-ce vraiment la photo du sexe de booba ? » La fouine réponde qu’il n’en sait rien et que c’est une rumeur d’internet qu’il a juste reprise. Reprise ou envoyée par buzzdefou ?

Au passage sur ce site (et sur leur compte youtube) tous les commentaires sont filtrés, et les négatifs supprimés. C’est exactement la même chose pour pour le facebook et le compte youtube de rohff, tous les commentaires qui ne vont pas dans le sens de rohff et ne font pas son apologie sont supprimés et leurs auteurs bannis !! (Pour rebondir sur votre passage sur le totalitarisme). Conditionnement d’une pensée unique ?

– un autre point : celui de l’appartement et de la green card. La fouine prétend qu’il est propriétaire de son appart à Miami et que booba est simple locataire dans le même immeuble. Il dit également à la fin d’autopsie 5, qu’il n’a pas de green card contrairement à booba :  » j’préfère être clandestin avec mon honneur qu’un bouffon comme toi titulaire de la Green Card ! » Mais comment peut être clandestin / sans green card aux Etats-Unis, et être propriétaire de son appartement ???

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