L'encrier Le 18 juin 2018

Chroniques d’une jeunesse en partance #3 – L’inconnu apprivoisé

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Chroniques d’une jeunesse en partance #3 – L’inconnu apprivoisé

Quitter son travail et sa routine, partir voyager seul pour se (re)trouver ? C’est la décision que prennent de nombreux jeunes adultes de par le monde, notamment des femmes. Charlotte Frossard en fait l’expérience et nous livre sa réflexion sur cet « ailleurs » auquel aspire la génération des Millennials. Troisième épisode : l’arrivée dans l’inconnu.


 

Cette fois, c’est pour de vrai : je suis partie.

J’ai versé une larme d’émotion sur mon billet d’avion, embrassé ma sœur dans le hall de l’aéroport, lorgné sur mon anxiolytique dans l’espace aérien car, non, toutes ces années d’études n’ont pas suffi à guérir l’irrationnel de nos peurs.

Je suis arrivée à bon port, j’ai tiré ma valise bien trop lourde sur les pavés et jusque dans l’auberge, j’ai aménagé mon baluchon dans le dortoir, baragouiné trois mots de portugais, je suis sortie dans la ruelle attenante.

J’ai marché.

Rien de ce qui existe autour de moi ne m’est connu : ni les quartiers, ni les âmes qui les font. La ville entière est une avalanche d’informations qu’il faut intégrer, analyser, arranger. Tout m’est neuf et je suis moi-même vierge dans cet espace. La lumière est vive, le vent transperçant ; on s’agite dans les innombrables cafés qui ponctuent les pavés, et dans lesquels je me perds.

J’essaie de comprendre où est l’arrêt de bus, je n’ai plus de batterie, je ne trouve pas l’épicerie indiquée sur la carte et qui aurait dû être sur le chemin de cette église aux bleus azulejos, je sue de froid et de chaud car l’humidité s’infiltre dans mes os et déjà les centaines de marches gravies s’inscrivent dans l’arrière de mes jambes. J’imagine mes proches savourant l’apéro du vendredi dans notre café habituel. Sauf que je n’y suis pas, que je manque sûrement tout plein de choses et je commence à me demander ce que je fais là, si mon entourage n’avait pas raison de sourciller à l’annonce de ce voyage qui va me rendre précaire, chômeuse indéterminée, assoiffée de relation humaine au bout de trois jours à peine.

Mon corps crispé malgré lui témoigne de ce que l’on ne nous apprend pas : la confiance que l’on s’adapte à ce qui nous est étranger.

Et puis je vois une lumière en bout de ruelle qui me plaît, un regard qui se tourne et s’attarde. Un geste bienveillant. Il y a, dans le peuple portugais, une douceur honnête qui m’accueille.

Quand je retourne dans l’auberge, c’est la deuxième fois que je vois la réception sommaire, mon lit superposé, mon espace temporaire. Un Anglais qui partage mon dortoir m’annonce qu’il « ronfle la nuit mais surtout à l’approche du jour ». Une jeune Japonaise m’indique le stylo pour annoter mes achats rangés dans le frigo commun. Un Américain, tout en s’émerveillant d’avoir pu traverser la largeur du pays en quelques heures à peine, partage sa bouteille de vinho verde sur une grande table autour de laquelle nous nous asseyons les uns après les autres, au gré de nos allées et venues.

Chacun se présente. Presque tous sont des voyageurs solitaires. On y vient de partout, des terres de tous les possibles, et pourtant on est là, au même endroit. Chacun est libre d’intégrer ou de quitter ce groupement qui se forme spontanément, à tout moment et sans explication.

Where are you from ?

Chaque rencontre commencera ainsi. Sans artifice, sans prétention. On commence par dire d’où l’on vient. Et rapidement, on ne parle plus que des endroits où l’on va.

J’arrête de vouloir comprendre à tout prix ce qui se passe.

Demain, ces rues me seront un peu moins inconnues. Et quant à celles d’après, je me serais peut-être habituée, déjà, à ne pas tout savoir d’elles à la première rencontre, ni elles, tout de moi.

 

Épisode 1 : « C’est décidé, je pars »

Épisode 2 : « L’attrait d’autrui pour ton ailleurs »

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