L'encrier Le 23 juillet 2018

Chroniques d’une jeunesse en partance #7 – L’impossible retour

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Chroniques d’une jeunesse en partance #7 – L’impossible retour

Quitter son travail et sa routine, partir voyager seul pour se (re)trouver ? C’est la décision que prennent de nombreux jeunes adultes de par le monde, notamment des femmes. Charlotte Frossard en fait l’expérience et nous livre sa réflexion sur cet « ailleurs » auquel aspire la génération des Millennials. Septième et dernier épisode : la difficulté du retour.


 

Tu as fini par revenir.

Au bout de quelques mois, pour cet événement familial auquel tu avais promis d’assister.

Tu as vidé ta valise dans une chambre lisboète dont la fenêtre donnait sur les toits ocres, déjà la blancheur du lit est parsemée des grains de sable qui t’ont suivie, plage après plage.

Tu n’es pas la première à partir.

Au fil des semaines, tu les as vus, tes amis d’un jour, ton amant d’un moment, remballer leurs affaires eux aussi. Ils ont assemblé le désordre de leur bagage en un tout cohérent, ils ont sagement plié les vêtements qu’ils avaient laissés se froisser dans le coffre de leur voiture, ils ont bu avec toi leur dernier café au lait brûlant. Tu les as regardés s’en aller, tu les as serrés contre toi en leur disant que tu ne crois pas aux adieux, sans savoir vraiment ce que tu voulais dire par là. Ils t’ont écrit depuis leur vie retrouvée, là-bas, en te demandant des nouvelles de l’ailleurs qui leur manque.

Et puis c’est ton tour.

Comment est arrivé ce jour ?

Tu ne te souviens pas de ce temps qui a défilé si vite, tu ne sais plus pourquoi tu rentres. Tu te rappelles vaguement de la personne que tu étais en arrivant, de l’humidité d’avril incrustée dans tes os fragiles. Depuis tu as pris les vagues, les jours de plénitude et les moments de creux, les conversations dans la nuit, les marches qui t’ont endurci le corps, ce corps qui bouge et qui bat comme après un long sommeil. Ta peau est dense, le soleil t’a changée.

Tu as pris l’avion qui t’a ramenée chez toi. Ou plutôt, c’est lui qui t’a prise, parce que tu regardais par le hublot sans vraiment mesurer ce qui t’arrivait.

Tu as atterri dans cette ville où tu as toujours vécu. D’abord tu n’as rien senti. Tu as embrassé ta famille, tout était exactement comme tu l’avais quitté, tu t’es endormie dans cette pièce dont tu connais les murs par cœur, tu as laissé ta valise pleine dans un coin, intouchée. Tu as regardé autour de toi comme un archéologue note avec détachement ce qui se trouve autour de lui. Tu as relevé cette odeur sur toi, sur tes habits, qui n’est pas d’ici. Tu t’es endormie avec cette constatation.

Et puis le jour s’est levé.

 

 

Tu as raconté ton voyage à ceux qui voulaient bien l’entendre, tu as essayé de résumer ce que tu avais vécu, tu n’as pas réussi, tu as laissé aller, tu as écouté ce que tu avais manqué pendant ton absence.

Face à toi rien n’a bougé. Tu as retrouvé les mêmes conversations mille fois éprouvées sur les mêmes détails, tu as acquiescé avec politesse, tu as souri quand on t’a félicitée pour ton bronzage.

Tu as passé quelques jours de la sorte. Tu as emprunté les mêmes chemins, tu es retournée à la même fête annuelle, tu as retrouvé tes habitudes d’avant. Tu rentrais chez toi un soir à pied quand soudainement l’accalmie qui t’anesthésiait s’est brisée.

Tu connais tout de cet endroit.

Tu connais cette ville comme si tu l’avais faite.

Tu connais ce décor, criant de fausseté.

Tu le connais tellement qu’il te donne la nausée.

Tu connais chaque rue parce que chacune d’elle est tapissée d’une part de toi. Ici tu te promenais enfant. Là, sur ce passage piéton, ce téléphone qui a tout changé. Ici tu es tombée amoureuse – précisément entre ces deux restaurants, une nuit d’hiver. Dans ce parc, cette atmosphère de tes dix-sept ans, comme incrustée encore. Sur ce banc, le soir, tu crevais de t’en aller mais tu ne bougeais pas. Mais ici, et là, et encore plus loin, partout, tu as pédalé sur ton vélo pendant des années, le même trajet. Tu as dévalé ces quartiers de long en large, chaque jour de ta vie. Aujourd’hui tout te semble si petit.

Tu étouffes. Tu manques d’air. Tu chavires sans savoir à quoi te raccrocher. Tu as besoin de bruit, de désordre, de ces voix qui chantent, de ces hommes attablés au café jusqu’à tard, des vagues qui retombent contre les rochers, du soleil qui brûle, tu as besoin d’espace, à perte de vue, du temps qui traîne. Tu as besoin de cet inconnu.

Toi qui ne te souciais que du vent sur la mer, des pêches mûres du marché et du prochain gîte où loger, te voilà réduite à ta recherche d’emploi, tes meubles à déstocker, tes lessives, tes factures non payées. Les questions administratives se succèdent.

Est-ce bien ça, la vraie vie ?

Tu ne sais plus ce qui était le plus vrai, et chaque moment t’éloigne de celle que tu es devenue comme si elle n’avait été qu’un mirage. Tu marches ici dans le fantôme de ce que tu as été sans pouvoir te calquer sur son souvenir. Jamais tu ne t’es sentie aussi étrangère que dans cet endroit plein de ce que tu connais.

Comment revenir dans un lieu qui n’a pas changé alors que toi, tu n’es plus la même ?

Tu cherches en pleine panique le prochain billet d’avion pour repartir, le premier créneau pour un autre voyage, un van bon marché pour te réveiller encore avec du sel sur les tempes. Tu t’accroches à tes photos de voyage, aux échanges avec ceux que tu y as rencontrés, à tes cafés chauds dans la pâtisserie portugaise d’ici.

 

Genève, © Charlotte Frossard

 

Tout te semble insensé. Alors tu prends ton vélo et tu pars pour un endroit de ta ville que tu n’as jamais vu. Quand tu y arrives, ton souffle se calme enfin, et l’incendie dans tes tripes.

Tu dois retrouver une façon d’être accordée à toi-même et tu ne sais plus comment le faire dans tout ce qui t’a conditionnée.

Laquelle de ces deux personnes es-tu vraiment ?

 

Dans ton crâne tournoient ces regards inquisiteurs qui ne t’ont laissé aucun répit depuis ton retour :

Alors, tu as trouvé ce que tu cherchais ?

Alors, tu sais ce que tu vas faire maintenant ? Comment ça, tu ne sais pas ? Mais tu es partie pour ça, non ?

Tu n’as pas résolu ce que tu devais ?

 

Passé l’affolement face à toutes les questions que l’on t’assène, tu comprends enfin pourquoi tu ne peux pas répondre.

Parce que tout ce qu’on te demande ici est lié à l’accomplissement — à un but concret, à un résultat tangible. Parce que tu n’es pas partie pour chercher quelque chose. Parce que tu n’as rien à prouver, rien à justifier. Il n’y a pas de copie d’examen à rendre. Ce que tu as vécu, ce que tu as retrouvé de toi, peut-être que ça ne se partage pas.

 

Tu te souviens de tes jours dans la ville de Porto. Tu marchais le long du Douro dans les petites ruelles escarpées. Le soleil du printemps naissant ricochait sur le métal du pont Dom Luís. Tu avais mangé une daurade fraîchement pêchée, recommandée par un serveur aux yeux rieurs. Et là, vaquant seule et sentant les premières effluves d’un voyage qui n’appartenait à personne d’autre qu’à toi, tu as vu un autocollant placardé sur une suspente de l’édifice.

 

Dessus, deux mots écrits en français qui avaient retenu ton attention. Tu t’es arrêtée devant eux, tu as pris le temps de les regarder, d’en soupeser l’ampleur. Car même au tout début de ton voyage, tu avais probablement senti le véritable enjeu tapi derrière cette volonté de tout quitter, de déconstruire, de tout oublier pendant un moment.

De ne plus être cette personne qui ne te surprend pas dans cette ville à laquelle tu t’attends. De ne plus te satisfaire de ce qu’on t’a demandé de faire.

Ces deux mots résonnent encore aujourd’hui. Chaque jour qui passe, tu devras préserver ce qui a mûri en toi et le faire coexister avec ce qui l’a précédé, afin que jamais l’environnement ne devienne plus fort, peu importe qu’il te soit connu ou non, peu importe le temps que tu doives passer en sa compagnie.

Ces deux mots, ils sont au centre de tout ce que tu ne comprends pas de cette société, ils sont ce à quoi les Millennials que tu as rencontrés et aimés tentent de revenir. Ce n’est pas une question de possession, de longévité, d’image, de faire, d’avoir, d’accomplissement, de succès.

D’une façon pleine et suffisante —

Dans une vie que tu façonneras pour qu’elle te ressemble —

Et peu importe si tu retourneras ou non là-bas, car l’ailleurs, c’est d’abord au fond de toi, maintenant et ici —

J’existe,

c’était écrit.

Porto, © Johna Watson.

Porto, © Johna Watson.

 

 

Épisode 1 : « C’est décidé, je pars »

Épisode 2 : « L’attrait d’autrui pour ton ailleurs »

Épisode 3 : « L’inconnu apprivoisé »

Épisode 4 : « Abandonner l’image de soi-même »

Épisode 5 : « I quit my job »

Épisode 6 : « La fausse idée de la solitude »

Commentaires

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Queloz Marie-paule

Bravo ! C'est magnifique !

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erika

Cet autocollant, je l'ai vu moi aussi...comme j'ai entre-aperçu d'autres messages énigmatiques sous d'autres cieux. Je voyage souvent... stimulée…

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Queloz Marie-paule

Bravo ! C’est magnifique !

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erika

Cet autocollant, je l’ai vu moi aussi…comme j’ai entre-aperçu d’autres messages énigmatiques sous d’autres cieux.
Je voyage souvent… stimulée par les chemins à venir inconnus.

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